Capital Humain, Éveil des Populations et Développement Économique : Fondements Théoriques et Application au Cas de Djibouti


Auteur : Alpha LASSINI @LassiniAlpha

Note académique à vocation de publication officielle

Date : Juillet 2026

Statut : Document destiné à publication officielle


« Les ressources d’un pays étant données, son taux de croissance est déterminé par le comportement humain et par les institutions humaines, par des facteurs comme l’énergie morale, l’attitude à l’égard des biens matériels, la propension à épargner et investir de façon productive, la liberté et la souplesse des institutions. Le capitalisme financier n’est fondé que dans des mains expertes. Or comment favoriser l’apparition de ces mains expertes ? Par l’instruction assurément. »

Sir William Arthur Lewis, The Theory of Economic Growth, 1955


AVANT-PROPOS

La présente note académique s’inscrit dans le prolongement d’une réflexion fondamentale sur les déterminants réels du développement économique. Elle part d’une conviction théorique solidement étayée par la littérature économique internationale : le développement n’est pas le produit mécanique de l’abondance des ressources naturelles ou des flux de capitaux étrangers, mais le résultat d’un processus profondément humain, enraciné dans l’instruction, l’éveil des consciences, la transformation des comportements et la construction d’institutions inclusives et efficaces.

Cette conviction, formulée avec une lucidité remarquable par Sir Arthur Lewis — économiste saint-lucien, prix Nobel d’économie 1979 — constitue le fil directeur de cette note. Elle est organisée en deux grandes parties complémentaires. La première partie développe les fondements théoriques et passe en revue l’état actuel des travaux académiques et des rapports institutionnels les plus pertinents sur le thème du capital humain comme moteur du développement. La seconde partie  applique ces théories au cas particulier de la République de Djibouti, en s’appuyant sur les données et analyses les plus récentes disponibles.



PREMIÈRE PARTIE

FONDEMENTS THÉORIQUES ET ÉTAT DE LA LITTÉRATURE: LE CAPITAL HUMAIN, L’INSTRUCTION ET LES INSTITUTIONS COMME DÉTERMINANTS DU DÉVELOPPEMENT


Introduction de la Première Partie

La question des déterminants fondamentaux du développement économique est l’une des plus anciennes et des plus débattues de la science économique. Depuis les travaux pionniers d‘Adam Smith sur la division du travail et la nature de la richesse des nations jusqu’aux modèles contemporains de croissance endogène, les économistes ont cherché à identifier les facteurs qui expliquent pourquoi certaines nations prospèrent tandis que d’autres demeurent enfermées dans des cycles de pauvreté et de sous-développement.

Pendant longtemps, les réponses dominantes ont privilégié les facteurs matériels : la dotation en ressources naturelles, l’accumulation du capital physique, les flux d’investissements étrangers. Ces approches, bien qu’elles capturent des dimensions réelles du développement, se sont révélées insuffisantes pour expliquer les divergences spectaculaires de trajectoires économiques observées à l’échelle mondiale. Comment expliquer que le Japon, la Corée du Sud ou Singapour — dépourvus de ressources naturelles significatives — aient réussi des transformations économiques parmi les plus impressionnantes de l’histoire contemporaine, tandis que des pays richement dotés en matières premières demeurent dans le sous-développement ?

C’est dans cette brèche explicative que s’inscrit la pensée d’Arthur Lewis, et plus largement, la théorie du capital humain. Cette première partie se propose d’en retracer les fondements théoriques, d’en analyser les développements contemporains, et d’en évaluer la pertinence à la lumière des travaux académiques et des rapports institutionnels les plus récents.


I. La Pensée d’Arthur Lewis : Une Révolution dans la Théorie du Développement

I.1 Le modèle dualiste de 1954 : une rupture conceptuelle

Sir William Arthur Lewis (1915–1991) est l’une des figures intellectuelles les plus importantes de l’économie du développement au XXe siècle. Son article fondateur de 1954, Economic Development with Unlimited Supplies of Labour, publié dans The Manchester School, a profondément reconfiguré la manière dont les économistes pensent le développement des pays pauvres.

Le modèle de Lewis repose sur une observation empirique simple mais puissante : les économies des pays en développement sont structurellement dualistes. Elles se composent de deux secteurs aux caractéristiques radicalement différentes. Le secteur traditionnelagriculture de subsistance, artisanat, économie informelle — est caractérisé par un excédent de main-d’œuvre dont la productivité marginale est proche de zéro, voire nulle. Le secteur moderne — industrie, services formels, commerce international — est caractérisé par une productivité élevée, une capacité d’accumulation du capital et des salaires supérieurs à ceux du secteur traditionnel.

Le mécanisme de développement, dans ce modèle, repose sur le transfert progressif de la main-d’œuvre excédentaire du secteur traditionnel vers le secteur moderne. Ce transfert génère une augmentation de la productivité agrégée de l’économie, une accumulation du capital dans le secteur moderne, et une élévation progressive des niveaux de vie. Le développement, dans cette perspective, est un processus de transformation structurelle — un passage d’une économie dominée par l’agriculture/pastoralisme de subsistance à une économie diversifiée et industrialisée.

Mais Lewis ne s’arrête pas à cette mécanique de transfert. Il comprend que ce transfert ne peut être productif que si la main-d’œuvre qui migre du secteur traditionnel vers le secteur moderne possède les compétences, les attitudes et les connaissances nécessaires pour s’y intégrer efficacement. C’est ici qu’intervient la dimension fondamentale de l’instruction et de l’éveil : sans une population éduquée et éclairée, le transfert de main-d’œuvre ne génère pas de développement ; il ne fait que déplacer la pauvreté d’un secteur à l’autre.

I.2 La théorie de la croissance dans The Theory of Economic Growth (1955)

C’est dans son ouvrage magistral The Theory of Economic Growth (1955) que Lewis développe sa vision la plus complète et la plus profonde du développement. Il y formule la conclusion qui constitue le point de départ de la présente note : le taux de croissance d’un pays est déterminé non par ses ressources naturelles, mais par le comportement humain et par les institutions humaines.

Lewis identifie plusieurs facteurs humains déterminants :

  • L’énergie morale : la disposition psychologique et culturelle des individus à s’engager dans l’effort productif, à différer la gratification immédiate au profit d’objectifs à long terme, à valoriser le travail, l’excellence et l’innovation.
  • L’attitude à l’égard des biens matériels : la valeur accordée à la prospérité matérielle et la disposition à travailler pour l’atteindre.
  • La propension à épargner et à investir de façon productive : la capacité à mobiliser des ressources pour des usages productifs plutôt que pour des dépenses de consommation ostentatoires ou des formes d’épargne non productives.
  • La liberté et la souplesse des institutions : la capacité du cadre institutionnel à permettre l’initiative économique, à protéger les droits de propriété, à garantir l’état de droit et à s’adapter aux changements de l’environnement économique.

Et Lewis conclut avec une lucidité remarquable : « le capitalisme financier n’est fondé que dans des mains expertes. Or comment favoriser l’apparition de ces mains expertes ? Par l’instruction assurément. » Cette conclusion est à la fois un diagnostic et un programme : elle identifie l’instruction comme le levier fondamental du développement économique.

I.3 Les mises à jour contemporaines du modèle lewisien

Le modèle de Lewis a fait l’objet de nombreuses mises à jour et extensions depuis sa formulation originale. Une analyse récente publiée par l’Institute for International Economic Policy de l’Université George Washington (Chiswick, 2018) propose une version actualisée du modèle dualiste qui intègre les avancées théoriques des dernières décennies, notamment les apports de la théorie du capital humain et des modèles de croissance endogène.

Cette mise à jour confirme la pertinence fondamentale du cadre lewisien tout en l’enrichissant. Elle montre que le processus de transformation structurelle théorisé par Lewis reste le mécanisme central du développement dans les économies en transition, mais que sa dynamique est profondément conditionnée par la qualité du capital humain disponible. Une économie dont la main-d’œuvre est peu instruite et peu qualifiée ne peut pas réaliser la transformation structurelle que Lewis décrit, même si elle dispose d’un secteur moderne dynamique et d’investissements étrangers abondants.

II. La Théorie du Capital Humain : Fondements et Développements

II.1 Theodore Schultz et la révolution conceptuelle du capital humain

La formalisation rigoureuse du concept de capital humain est l’œuvre de Theodore Schultz (1902–1998), économiste américain, prix Nobel d’économie 1979 — la même année qu’Arthur Lewis, ce qui témoigne de la convergence intellectuelle de leurs travaux. Dans son article fondateur « Investment in Human Capital » (1961), publié dans The American Economic Review, Schultz formule une thèse révolutionnaire pour l’époque : les dépenses consacrées à l’éducation, à la santé et à la formation ne sont pas des dépenses de consommation, mais des investissements productifs qui augmentent la capacité productive des individus et, par extension, de l’économie tout entière.

Schultz démontre empiriquement que la croissance économique américaine de l’après-guerre ne pouvait être expliquée par la seule accumulation de capital physique. Un « résidu » inexpliqué — ce que Robert Solow avait identifié comme le progrès technique — était en réalité, pour une part substantielle, le produit de l’amélioration de la qualité du facteur travail, c’est-à-dire de l’investissement en capital humain. Cette démonstration a des implications considérables pour les politiques de développement : elle signifie que l’investissement dans l’éducation et la santé est au moins aussi important que l’investissement dans les infrastructures physiques pour générer une croissance durable.

II.2 Gary Becker et la microéconomie du capital humain

Gary Becker (1930–2014), prix Nobel d’économie 1992, a approfondi et systématisé la théorie du capital humain dans son ouvrage fondamental Human Capital (1964). Il a développé un cadre microéconomique rigoureux pour analyser les décisions d’investissement en éducation et en formation, en les traitant comme des décisions rationnelles d’allocation du temps et des ressources.

Becker introduit une distinction analytique fondamentale entre la formation générale — qui développe des compétences transférables d’un employeur à l’autre et dont les bénéfices reviennent principalement à l’individu — et la formation spécifique — qui développe des compétences propres à un employeur particulier et dont les bénéfices sont partagés entre l’individu et l’entreprise. Cette distinction a des implications directes pour les politiques publiques : puisque les marchés privés tendent à sous-investir dans la formation générale (en raison du risque que l’employé formé quitte l’entreprise), l’État a un rôle légitime et nécessaire dans le financement de l’éducation générale.

La synthèse de Becker confirme et approfondit la thèse de Lewis : l’instruction est un investissement, et comme tout investissement, elle génère des rendements. Ces rendements sont à la fois privés — augmentation des revenus individuels — et sociaux — augmentation de la productivité agrégée, externalités positives de la diffusion des connaissances, amélioration de la gouvernance et des institutions.

II.3 Les modèles de croissance endogène : Romer et Lucas

Les travaux de Paul Romer (1986, 1990) et de Robert Lucas (1988) ont apporté une confirmation théorique puissante à l’intuition lewisienne en intégrant le capital humain au cœur des modèles de croissance économique. Dans les modèles de croissance endogène, le capital humain n’est plus un simple facteur de production parmi d’autres, mais le moteur principal d’une croissance auto-entretenue.

Lucas (1988), dans son article « On the Mechanics of Economic Development » publié dans le Journal of Monetary Economics, montre que le capital humain génère des externalités positives : une personne instruite non seulement est plus productive elle-même, mais contribue à augmenter la productivité de ceux qui l’entourent, par la diffusion des connaissances, l’amélioration des pratiques et la stimulation de l’innovation. Ces externalités expliquent pourquoi les rendements du capital humain, contrairement au capital physique, ne sont pas nécessairement décroissants : une société peut connaître une croissance soutenue et auto-entretenue si elle investit massivement dans l’éducation et la connaissance.

Lucas montre également que les différences de niveaux de capital humain entre pays expliquent une part substantielle des écarts de revenus observés à l’échelle mondiale — des écarts que le modèle néoclassique standard, fondé sur le seul capital physique, est incapable d’expliquer. Cette conclusion rejoint directement la thèse de Lewis : ce ne sont pas les ressources naturelles qui déterminent le niveau de développement, mais la qualité du capital humain et des institutions.

Romer (1990), dans son article « Endogenous Technological Change » publié dans le Journal of Political Economy, va plus loin en montrant que le capital humain est le facteur déterminant de la production de nouvelles connaissances et de nouvelles technologies. Dans son modèle, la croissance à long terme est entièrement déterminée par le stock de capital humain disponible pour la recherche et le développement. Cette conclusion souligne l’importance stratégique de l’investissement dans l’enseignement supérieur et la recherche pour les économies qui aspirent à rejoindre la frontière technologique mondiale.

II.4 Les rendements de l’éducation : l’évidence empirique

Les données empiriques sur les rendements de l’éducation sont remarquablement robustes et convergentes. Les travaux de George Psacharopoulos et de ses collaborateurs, qui ont compilé et analysé des centaines d’études sur les rendements privés et sociaux de l’éducation dans différentes régions du monde, constituent la synthèse empirique la plus complète disponible sur ce sujet.

Une synthèse récente de la littérature sur la relation entre le capital humain éducatif et la croissance économique, publiée sur la plateforme HAL Sciences en 2024, confirme la robustesse de ces résultats : l’éducation génère des effets positifs significatifs sur la croissance économique, tant par ses effets directs sur la productivité individuelle que par ses effets indirects sur l’innovation, la diffusion technologique et la qualité des institutions.

Les principaux résultats empiriques peuvent être résumés comme suit :

  • Le rendement privé moyen d’une année d’éducation supplémentaire est de l’ordre de 8 à 10% en termes d’augmentation des revenus individuels, avec des variations significatives selon les régions et les niveaux d’éducation.
  • Les rendements sont généralement plus élevés dans les pays en développement que dans les pays développés, ce qui suggère que l’éducation est un investissement particulièrement rentable précisément là où elle est la plus rare.
  • Les rendements sociaux de l’éducation — qui incluent les externalités positives pour la société dans son ensemble — sont systématiquement supérieurs aux rendements privés, justifiant ainsi l’intervention publique dans le financement de l’éducation.
  • Les rendements de l’éducation des filles sont systématiquement égaux ou supérieurs à ceux de l’éducation des garçons, avec des effets multiplicateurs intergénérationnels particulièrement puissants. 

III. La Dimension Institutionnelle : Liberté, Souplesse et Développement

III.1 La théorie institutionnelle du développement

Lewis avait identifié la liberté et la souplesse des institutions comme des conditions essentielles du développement. Cette intuition a été théorisée et empiriquement validée par une longue tradition de recherche en économie institutionnelle, dont les contributions les plus influentes sont celles de Douglass North (prix Nobel 1993) et de Daron Acemoglu et James Robinson.

North (1990), dans son ouvrage Institutions, Institutional Change and Economic Performance, définit les institutions comme les « règles du jeu » d’une société — l’ensemble des contraintes formelles (lois, réglementations, contrats) et informelles (normes, conventions, codes de conduite) qui structurent les interactions humaines. Il montre que la qualité des institutions est le déterminant fondamental des performances économiques à long terme : des institutions qui protègent les droits de propriété, garantissent l’état de droit et réduisent les coûts de transaction créent les conditions favorables à l’investissement, à l’innovation et à la croissance.

III.2 Acemoglu et Robinson : institutions inclusives et extractives

Daron Acemoglu et James Robinson, dans leur ouvrage Why Nations Fail (2012), apportent la contribution la plus influente de ces dernières décennies à la théorie institutionnelle du développement. Leur thèse centrale est que la différence entre nations riches et nations pauvres s’explique essentiellement par la nature de leurs institutions économiques et politiques.

Ils distinguent deux types d’institutions fondamentalement opposés. Les institutions extractives concentrent le pouvoir économique et politique entre les mains d’une élite restreinte, qui exploite le reste de la population, décourage l’investissement et l’innovation, et maintient des barrières à l’entrée qui empêchent la participation économique large. Les institutions inclusives distribuent le pouvoir de manière plus équitable, protègent les droits de propriété, garantissent l’état de droit, permettent à un large segment de la population de participer à l’activité économique et politique, et créent des incitations à l’investissement et à l’innovation.

La conclusion d’Acemoglu et Robinson rejoint directement celle de Lewis : le développement durable n’est possible que dans le cadre d’institutions inclusives. Et ces institutions inclusives ne peuvent émerger et se maintenir que dans des sociétés où la population est suffisamment instruite et éveillée pour comprendre leur importance, les défendre contre les tentatives de capture par des élites extractives, et les améliorer progressivement. Il y a ici une relation de réciprocité fondamentale entre instruction et institutions : l’instruction favorise l’émergence d’institutions inclusives, et les institutions inclusives créent les conditions favorables à l’expansion de l’instruction.

III.3 L’énergie morale et les facteurs culturels du développement

Lewis parlait d’”énergie morale” comme d’un facteur déterminant du développement. Cette notion, qui peut sembler étrange dans un discours économique, désigne en réalité quelque chose de très concret : la disposition psychologique et culturelle des individus à s’engager dans l’effort productif, à différer la gratification immédiate au profit d’objectifs à long terme, et à valoriser le travail, l’excellence et l’innovation.

Max Weber, dans son ouvrage classique L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905), avait exploré cette dimension en montrant comment certaines dispositions culturelles pouvaient favoriser ou inhiber le développement économique. Des travaux plus récents, comme ceux de David Landes dans The Wealth and Poverty of Nations (1998), ont confirmé et nuancé cette intuition, en montrant que les valeurs, les croyances et les attitudes d’une société ont des effets réels et mesurables sur sa dynamique économique.

Ces travaux convergent vers une conclusion commune : l’instruction est le principal levier de transformation de ces facteurs culturels. Une population instruite développe des attitudes plus favorables à l’épargne, à l’investissement, à l’innovation et à la coopération. Elle est plus capable de comprendre les mécanismes économiques, de prendre des décisions éclairées, et de s’adapter aux changements de l’environnement économique.


IV. Le Genre comme Variable Fondamentale du Développement

IV.1 L’approche par les capabilités d’Amartya Sen

Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1998, a apporté une contribution fondamentale à la théorie du développement en proposant l’approche par les capabilités comme cadre conceptuel alternatif aux mesures traditionnelles du développement fondées sur le revenu. Dans son ouvrage Development as Freedom (1999), Sen définit le développement comme l’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus — leur capacité à mener la vie qu’ils ont des raisons de valoriser.

Dans ce cadre, l’éducation n’est pas seulement un investissement productif au sens économique traditionnel ; elle est une liberté fondamentale qui conditionne l’exercice de toutes les autres libertés. Une personne non instruite est privée de la capacité de comprendre le monde qui l’entoure, de participer à la vie économique et politique, de défendre ses droits et de réaliser son potentiel. Cette privation est une forme de sous-développement humain qui ne peut être mesurée par le seul revenu.

Sen insiste particulièrement sur la situation des femmes, qui sont systématiquement les plus affectées par les restrictions de capabilités dans les sociétés en développement. Il montre que l’éducation des femmes est à la fois un objectif de développement en soi et un puissant levier pour atteindre d’autres objectifs de développement — réduction de la fécondité, amélioration de la santé infantile, réduction de la pauvreté, amélioration de la gouvernance.

IV.2 Les données empiriques sur le genre et le développement

Les données empiriques sur les liens entre genre, éducation et développement sont remarquablement robustes. Le Rapport sur le Développement dans le Monde 2012 de la Banque mondiale, consacré à l’égalité de genre et au développement, constitue la synthèse empirique la plus complète disponible sur ce sujet. Il montre que les inégalités de genre dans l’éducation et l’emploi représentent un coût économique considérable — une perte de productivité et de bien-être qui se chiffre en milliers de milliards de dollars à l’échelle mondiale.

Les résultats les plus importants peuvent être résumés comme suit :

  • Chaque année d’éducation supplémentaire pour une fille augmente ses revenus futurs de 10 à 20% en moyenne.
  • Les femmes instruites ont des taux de fécondité plus faibles, ce qui réduit la pression démographique sur les ressources et permet une accumulation plus rapide du capital humain par enfant.
  • Les femmes investissent une part plus élevée de leurs revenus dans l’éducation et la santé de leurs enfants, créant un effet multiplicateur intergénérationnel particulièrement puissant.
  • Les communautés où les femmes sont instruites et économiquement autonomes affichent de meilleures performances en termes de santé publique, de nutrition, de réduction de la pauvreté et de développement humain global. 

IV.3 Le dividende démographique et le capital humain féminin

La théorie du dividende démographique — développée notamment par David Bloom et David Canning de l’Université Harvard — montre que la transition démographique (passage d’une fécondité élevée à une fécondité faible) peut générer un dividende économique considérable, à condition que la main-d’œuvre supplémentaire ainsi libérée soit suffisamment instruite et productive pour être absorbée par l’économie formelle.

L’éducation des femmes est le principal levier de cette transition démographique. Des femmes instruites font des choix reproductifs plus éclairés, ont moins d’enfants, et investissent davantage dans la qualité de chaque enfant. Ce processus, lorsqu’il est accompagné d’investissements adéquats dans l’éducation et la santé, peut générer un cercle vertueux de développement — ce que les économistes appellent le « double dividende » de l’éducation des femmes : moins d’enfants et des enfants mieux éduqués.

V. L’État Actuel des Travaux : Rapports Institutionnels et Consensus Émergents

V.1 L’Indice du Capital Humain de la Banque mondiale

La Banque mondiale a lancé en 2018 l’Indice du Capital Humain (ICH), un outil de mesure composite qui quantifie la contribution du capital humain à la productivité future d’un pays. L’ICH mesure la productivité d’un enfant né aujourd’hui par rapport à ce qu’elle serait s’il bénéficiait d’une éducation complète et d’une santé optimale. Il intègre trois dimensions : la survie de l’enfant, la scolarisation et la qualité des apprentissages, et la santé.

Le Rapport sur le Développement dans le Monde 2018 de la Banque mondiale, consacré à l’éducation et intitulé « Learning to Realize Education’s Promise », constitue la synthèse la plus récente et la plus complète des connaissances sur les liens entre éducation, capital humain et développement. Il introduit le concept de « pauvreté des apprentissages » — la proportion d’enfants de 10 ans incapables de lire et de comprendre un texte simple — comme indicateur clé de la qualité du capital humain en formation. Ce rapport montre que la scolarisation sans apprentissage est un investissement gaspillé : un enfant scolarisé qui n’apprend pas ne développe pas le capital humain dont lui-même et son pays ont besoin.

V.2 Le Programme des Nations Unies pour le Développement et l’Indice de Développement Humain

Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) mesure le développement humain à travers l’Indice de Développement Humain (IDH), qui combine des indicateurs d’espérance de vie, d’éducation et de revenu. Cet indice, créé par Mahbub ul Haq et Amartya Sen en 1990, constitue une opérationnalisation directe de l’approche par les capabilités de Sen et une traduction pratique de la thèse lewisienne : le développement ne se réduit pas à la croissance du revenu, mais englobe l’ensemble des dimensions de l’épanouissement humain.

Les rapports annuels sur le développement humain du PNUD constituent une source de données et d’analyses indispensable pour évaluer les progrès et les déficits de développement humain à l’échelle mondiale. Ils confirment systématiquement la corrélation positive entre niveau d’instruction, qualité des institutions et niveau de développement humain.

V.3 Les Objectifs de Développement Durable et le capital humain

L’Agenda 2030 des Nations Unies, adopté en 2015, place le capital humain au cœur de sa vision du développement durable. L’ODD 4 (éducation de qualité) et l’ODD 5 (égalité des sexes) sont directement liés à la thèse lewisienne, et leur réalisation est présentée comme une condition nécessaire à l’atteinte de l’ensemble des autres ODD.

Les rapports de suivi de l’Agenda 2030 montrent que les progrès vers ces objectifs sont insuffisants dans de nombreuses régions du monde, en particulier en Afrique subsaharienne et dans les pays les moins avancés. La pandémie de COVID-19 a aggravé cette situation en provoquant des fermetures d’écoles prolongées qui ont creusé les inégalités éducatives et compromis la formation du capital humain de toute une génération.

V.4 Synthèse : vers un consensus académique

À l’issue de cette revue de la littérature, un consensus académique solide se dégage autour de plusieurs propositions fondamentales qui constituent autant de confirmations de la thèse lewisienne :

Proposition 1 : Le capital humain — défini comme l’ensemble des connaissances, compétences, attitudes et capacités productives des individus — est le déterminant le plus important des performances économiques à long terme, plus important que la dotation en ressources naturelles ou le stock de capital physique.

Proposition 2 : L’instruction, à tous ses niveaux, est le principal mécanisme de formation et d’accumulation du capital humain. Elle génère des rendements privés et sociaux élevés, avec des externalités positives qui justifient l’intervention publique dans son financement.

Proposition 3 : La qualité des institutions — leur caractère inclusif ou extractif, leur liberté et leur souplesse — conditionne la capacité d’une société à transformer son capital humain en développement économique durable.

Proposition 4 : L’inclusion économique des femmes est à la fois un impératif d’équité et un impératif économique : elle mobilise un potentiel productif considérable et génère des effets multiplicateurs intergénérationnels qui accélèrent le développement.

Proposition 5 : Le capitalisme financier et industriel ne peut fonctionner efficacement que dans des mains expertes, formées par l’instruction. Sans ce capital humain qualifié, les ressources financières et les infrastructures physiques restent sous-utilisées ou mal utilisées.

Conclusion de la Première Partie

La revue de la littérature académique et des rapports institutionnels les plus pertinents confirme avec une force remarquable la pertinence et la profondeur de la thèse d’Arthur Lewis. Formulée dans les années 1950, cette thèse a été enrichie, nuancée et empiriquement validée par des décennies de recherche en économie du développement, en théorie de la croissance, en économie institutionnelle et en économie du genre.

Le message central est clair et s’impose avec une urgence renouvelée dans le contexte économique mondial du XXIe siècle : le développement est avant tout un projet humain. Il exige l’éveil des consciences, l‘instruction des esprits, la transformation des comportements et la construction d’institutions inclusives et efficaces. 

Les ressources naturelles peuvent offrir un avantage temporaire, mais elles ne constituent ni une condition suffisante ni même nécessaire du développement durable. Ce qui détermine en dernière analyse le destin économique d’une nation, c’est la qualité de son capital humain — la capacité de ses femmes et de ses hommes à comprendre le monde, à innover, à coopérer, et à construire des institutions qui servent l’intérêt général.

C’est à la lumière de ces fondements théoriques solidement établis que nous allons maintenant analyser le cas particulier de la République de Djibouti.



DEUXIÈME PARTIE

APPLICATION AU CAS DE DJIBOUTI : CAPITAL HUMAIN, INSTRUCTION ET DÉVELOPPEMENT DANS UNE ÉCONOMIE DE RENTE EN TRANSITION

Introduction de la Deuxième Partie

Djibouti est un cas d’étude fascinant et révélateur pour l’économiste du développement. Ce petit État de la Corne de l’Afrique — 23 200 km², environ un million d’habitants, indépendant depuis 1977 — concentre dans un espace géographique et démographique restreint l’ensemble des tensions et des paradoxes qui caractérisent le défi du développement au XXIe siècle.

Sa position géographique exceptionnelle, à l’entrée du détroit de Bab-el-Mandeb, carrefour entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie, lui confère une rente stratégique considérable. Les recettes portuaires, les loyers des bases militaires étrangères et les revenus du transit constituent les piliers d’une économie qui affiche une croissance relativement soutenue — estimée à environ 6% en 2025.

Mais cette prospérité apparente dissimule des fragilités structurelles profondes. Le chômage des jeunes demeure alarmant. Les inégalités sont persistantes et se creusent. La base productive reste étroitement concentrée autour des services portuaires et logistiques. Et le capital humain — cet ensemble de compétences, de connaissances et de capacités productives que détient la population — accuse un retard considérable par rapport aux ambitions affichées par la Vision Djibouti 2035.

C’est précisément ici que la thèse d’Arthur Lewis prend toute sa force et toute sa pertinence. Djibouti illustre avec une acuité particulière cette vérité fondamentale : une rente géographique ou financière, aussi réelle soit-elle, ne peut se transformer en développement durable que si elle est gérée par des mains expertes, formées par l’instruction, animées par l’énergie morale, et encadrées par des institutions libres et souples. Sans cela, la rente se dissipe, les inégalités se creusent, et le développement reste une promesse non tenue.

I. Structure Économique de Djibouti : La Rente de Position Face au Défi du Développement Endogène

I.1 Une économie de services dominée par la rente géographique

La structure économique de Djibouti est dominée par les services — portuaires, logistiques, militaires et de transit — qui représentent l’essentiel du PIB formel. Cette structure présente une caractéristique fondamentale au regard de la thèse lewisienne : elle génère des revenus sans nécessairement exiger un niveau élevé de capital humain local. Les infrastructures portuaires peuvent être construites avec des financements étrangers, gérées avec une expertise expatriée, et exploitées avec une main-d’œuvre peu qualifiée pour les tâches d’exécution.

La rente de position géographique, en d’autres termes, peut fonctionner malgré un déficit de capital humain — du moins à court terme. C’est précisément le piège que Lewis avait identifié. Une économie qui repose sur une rente externe plutôt que sur la productivité interne de sa population ne développe pas les « mains expertes » dont elle a besoin pour diversifier sa base productive, innover, et s’adapter aux mutations de l’environnement économique mondial. Elle reste structurellement dépendante, vulnérable aux chocs extérieurs, et incapable de générer une croissance inclusive bénéficiant à l’ensemble de la population.

Le Plan National de Développement (PND) 2020–2024 de Djibouti reconnaît explicitement cette vulnérabilité. Il identifie la diversification économique comme une priorité stratégique nationale, et il reconnaît que cette diversification ne peut être réalisée sans un investissement massif dans le développement du capital humain.

I.2 La dualité structurelle de l’économie djiboutienne

La Revue du Capital Humain de Djibouti, publiée par la Banque mondiale en 2024, offre le diagnostic le plus complet et le plus rigoureux disponible sur l’état du capital humain djiboutien. Elle confirme l’existence d’une dualité structurelle particulièrement prononcée dans l’économie djiboutienne, qui est précisément celle que Lewis avait théorisée dans son modèle de 1954.

D’un côté, un secteur formelportuaire, logistique, militaire, financier — qui emploie une main-d’œuvre qualifiée, souvent expatriée pour les postes à haute valeur ajoutée, et qui génère des revenus élevés. De l’autre, un secteur informel étendu, qui absorbe la majorité de la population active dans des activités à faible productivité et à faibles revenus — petit commerce, artisanat, services informels.

Cette dualité se traduit par des inégalités de revenus considérables et par un marché du travail caractérisé par un chômage élevé, en particulier chez les jeunes et les femmes. Elle reflète directement le déficit de capital humain qui empêche la main-d’œuvre djiboutienne de s’intégrer dans le secteur formel à haute productivité. La solution prescrite par Lewis est claire : investir massivement dans l’instruction pour former les compétences qui permettront à la main-d’œuvre locale de combler ce fossé.

I.3 La Vision 2035 : un cadre stratégique ambitieux

La Vision Djibouti 2035, adoptée comme cadre stratégique à long terme du développement national, constitue une réponse politique explicite au diagnostic lewisien. Elle vise à transformer Djibouti en un pays à revenu intermédiaire d’ici 2035, en s’appuyant sur quatre piliers fondamentaux : la paix et la bonne gouvernance, le développement humain, la diversification économique, et l’intégration régionale.

La Vision 2035 reconnaît explicitement que la diversification économique — condition sine qua non d’un développement durable — exige une main-d’œuvre productive dotée des compétences adéquates. Elle identifie l’éducation, la santé et la protection sociale comme des piliers fondamentaux du développement humain, et elle s’engage à investir massivement dans ces secteurs. Cette reconnaissance officielle de la centralité du capital humain dans la stratégie de développement nationale est en elle-même significative — elle témoigne d’une prise de conscience politique de la pertinence de la thèse lewisienne.

II. L’État du Capital Humain à Djibouti : Un Diagnostic Préoccupant

II.1 L’Indice du Capital Humain : des résultats en deçà des ambitions

La Revue du Capital Humain de Djibouti publiée par la Banque mondiale en 2024 constitue le document de référence le plus complet et le plus récent sur l’état du capital humain djiboutien. Ses conclusions sont préoccupantes et méritent d’être analysées avec toute l’attention qu’elles requièrent.

L’Indice du Capital Humain (ICH) de Djibouti est significativement inférieur à la moyenne régionale et mondiale. Cet indice composite, qui mesure la productivité future d’un enfant né aujourd’hui par rapport à ce qu’elle serait s’il bénéficiait d’une éducation complète et d’une santé optimale, révèle des lacunes substantielles sur chacune des dimensions qu’il mesure. Il signifie concrètement que la prochaine génération de Djiboutiens risque d’entrer sur le marché du travail sans les capacités nécessaires pour participer pleinement à une économie moderne, diversifiée et compétitive.

La Revue identifie plusieurs goulets d’étranglement majeurs qui limitent la formation du capital humain à Djibouti :

  • Le faible développement de la petite enfance : le taux de préscolarisation est de seulement 28,5%, alors que la recherche internationale est unanime sur le fait que les premières années de vie sont les plus déterminantes pour la formation du capital humain.
  • La qualité insuffisante des apprentissages : de nombreux élèves terminent le cycle primaire sans maîtriser les compétences fondamentales en lecture et en calcul.
  • Les taux d’abandon élevés lors des transitions éducatives, en particulier pour les filles et les populations rurales.
  • L’inadéquation entre formation et marché du travail : le système éducatif ne produit pas en quantité et en qualité suffisantes les compétences dont l’économie a besoin pour sa diversification. 

II.2 Les avancées de la scolarisation : une base à consolider

Malgré ces défis, des progrès indéniables ont été réalisés dans la scolarisation djiboutienne. Le taux brut de scolarisation au primaire atteint 99,2% et le taux d’achèvement du primaire s’élève à 87,3%. Ces chiffres représentent une amélioration substantielle par rapport aux décennies précédentes et témoignent d’un effort réel de l’État djiboutien pour universaliser l’accès à l’éducation de base.

La Banque mondiale, à travers son portefeuille IDA de 400 millions de dollars à Djibouti, a soutenu ces progrès en finançant notamment le Projet d’élargissement des possibilités d’apprentissage, qui a permis d’intégrer plus de 23 000 enfants non scolarisés dans le système éducatif, avec une attention particulière portée aux filles et aux enfants réfugiés. La construction de 43 nouvelles salles de classe préscolaires a offert des opportunités d’apprentissage précoce à 1 075 enfants.

Ces progrès sont réels et méritent d’être salués. Mais ils doivent être mis en perspective avec l’ampleur des défis qui subsistent. La scolarisation universelle au primaire est une condition nécessaire mais non suffisante du développement du capital humain. Ce qui compte, en dernière analyse, ce n’est pas le nombre d’enfants assis dans des salles de classe, mais la qualité de ce qu’ils y apprennent.

II.3 L’enseignement technique et professionnel : le maillon manquant

Le taux de participation à l’enseignement technique et professionnel (EFTP) reste très faible à Djibouti, à seulement 14,9% pour les deux sexes confondus. Ce chiffre illustre de manière saisissante le fossé qui sépare Djibouti des économies qui ont réussi leur transformation structurelle grâce à l’investissement dans la formation technique et professionnelle.

L’enseignement technique et professionnel est pourtant le levier le plus direct pour former rapidement les compétences pratiques dont une économie en développement a besoin. Un technicien en maintenance portuaire, un électricien qualifié, un technicien en énergies renouvelables, un comptable de PME, un logisticien certifié — ce sont ces profils intermédiaires qui constituent l’épine dorsale productive d’une économie moderne. Sans eux, les grandes infrastructures restent sous-utilisées, les entreprises peinent à se développer, et la rente géographique ne se transforme pas en développement endogène.

La Vision 2035 identifie le développement de l’EFTP comme une priorité stratégique. Le Plan National de Développement 2025–2030, élaboré avec l’appui du PNUD, prévoit des investissements significatifs dans ce secteur. Mais la mise en œuvre de ces engagements exige une volonté politique soutenue et des ressources financières adéquates.

III. La Question du Genre à Djibouti : Un Potentiel Largement Inexploité

III.1 Les femmes djiboutiennes face aux barrières structurelles

Notre thème central insiste explicitement sur la nécessité que les femmes et les hommes soient éclairés et participent à l’activité économique. À Djibouti, cette dimension est particulièrement critique, car les femmes font face à un ensemble de barrières structurelles, culturelles et institutionnelles qui limitent sévèrement leur participation économique et leur accumulation de capital humain.

La Revue du Capital Humain de la Banque mondiale est particulièrement explicite sur ce point : « Les jeunes femmes, en particulier, entrent dans cette période avec moins d’éducation, ont souvent été soumises à des mutilations génitales féminines (MGF), sont mariées plus tôt et ont moins de chances de participer au marché du travail. » Cette phrase concentre en elle-même l’ensemble des obstacles qui s’accumulent sur le chemin des femmes djiboutiennes vers l’émancipation économique.

Le nombre moyen d’années de scolarité des femmes à Djibouti est de seulement 2,5 ans — un chiffre qui illustre de manière dramatique l’ampleur du déficit de capital humain féminin et son impact sur le développement économique national. Ce chiffre signifie que la majorité des femmes djiboutiennes entrent dans la vie active sans les compétences de base nécessaires pour participer efficacement à l’économie formelle.

III.2 Les mutilations génitales féminines : un obstacle au développement humain

Les mutilations génitales féminines (MGF) constituent l’une des violations les plus graves des droits des femmes et l’un des obstacles les plus directs à leur développement humain. La Revue du Capital Humain de la Banque mondiale leur consacre un encadré spécifique, soulignant leur impact dévastateur sur la santé physique et mentale des filles et des femmes, leur scolarisation, leur capacité reproductive et leur participation économique.

La persistance de cette pratique à Djibouti est un indicateur du chemin qui reste à parcourir pour que les femmes puissent pleinement bénéficier des opportunités économiques et contribuer au développement national. Sa lutte exige une approche multidimensionnelle combinant réforme législative, éducation communautaire, engagement des leaders religieux et traditionnels, et renforcement des services de santé.

III.3 L’inclusion économique des femmes : initiatives et perspectives

Le PNUD Djibouti, dans son Rapport Annuel 2025, place explicitement le renforcement de l’inclusion socio-économique des femmes au cœur de sa stratégie d’accompagnement du développement djiboutien. En 2025, plus de 3 711 personnes ont été formées dans différents domaines — médiation, employabilité, numérique, gestion durable des terres — avec une attention particulière portée aux femmes, aux jeunes et aux personnes en situation de handicap.

Ces initiatives s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie plus large d’autonomisation économique des femmes qui comprend des programmes de microfinance, de formation entrepreneuriale, de développement des compétences numériques et de sensibilisation aux droits. La Banque mondiale soutient également des programmes de soutien aux petites entreprises qui visent à développer les compétences entrepreneuriales et managériales des femmes djiboutiennes et à faciliter leur accès au financement.

Ces efforts témoignent d’une prise de conscience croissante que l’inclusion des femmes n’est pas un objectif secondaire du développement, mais sa condition première. Lewis avait raison : le développement exige que les femmes et les hommes soient éclairés et participent à l’activité économique. À Djibouti, cette exigence est doublement urgente, car les femmes représentent non seulement la moitié de la population, mais aussi la moitié des mères qui forment la prochaine génération.

IV. Les Institutions Djiboutiennes : Gouvernance, Liberté et Souplesse

IV.1 Le cadre institutionnel du développement

Lewis insistait sur la liberté et la souplesse des institutions comme conditions du développement. À Djibouti, le cadre institutionnel du développement est structuré autour de la Vision 2035 et de ses déclinaisons opérationnelles — les Plans Nationaux de Développement successifs. Ces documents stratégiques reflètent une vision cohérente du développement centré sur le capital humain et la diversification économique.

Le Plan National de Développement 2025–2030, élaboré avec l’appui du PNUD, intègre le cadre de financement intégré (INFF) et aligne les politiques publiques, les données et les financements sur les priorités nationales et les Objectifs de développement durable (ODD). Il constitue un cadre institutionnel ambitieux qui traduit les engagements de la Vision 2035 en actions concrètes et mesurables.

IV.2 Les défis de la capacité institutionnelle

Malgré ces avancées, les institutions djiboutiennes font face à des défis significatifs en termes de capacité, de transparence et d’efficacité. Le PNUD note que seulement 51% des indicateurs du PND 2020–2024 ont été renseignés, ce qui témoigne d’une capacité statistique encore insuffisante pour piloter efficacement les politiques de développement.

La faiblesse des systèmes de données est l’un des obstacles les plus fondamentaux au développement institutionnel. Sans données fiables et régulièrement mises à jour sur l’état du capital humain, les décideurs publics ne peuvent pas concevoir des politiques éclairées, allouer efficacement les ressources, ou évaluer l’impact de leurs interventions. Ce déficit de données est lui-même un symptôme du déficit de capital humain : il faut des statisticiens, des économistes et des gestionnaires qualifiés pour produire et analyser des données de qualité.

La coordination intersectorielle représente un autre défi majeur. Le développement du capital humain est par nature un processus multidimensionnel qui exige une coordination étroite entre les ministères de l’éducation, de la santé, des finances, du travail et des affaires sociales. Cette coordination est souvent difficile à réaliser dans des administrations dont les capacités sont limitées et dont les cultures institutionnelles sont cloisonnées.

IV.3 La transformation numérique comme levier institutionnel

La Banque mondiale finance à Djibouti le Projet « Fondations numériques », qui vise à poser les bases d’un accès abordable à l’Internet haut débit. Ce projet est stratégiquement important pour le développement du capital humain, car il ouvre de nouvelles perspectives d’innovation dans l’éducation, la santé et d’autres secteurs.

La transformation numérique peut constituer un accélérateur puissant du développement du capital humain à Djibouti, en permettant l’accès à des ressources éducatives de qualité à des coûts marginaux très faibles, en facilitant la formation à distance dans les zones rurales et reculées, et en développant les compétences numériques de la population. Mais la transformation numérique ne peut être un substitut à l’instruction de base — elle en est le prolongement et l’amplificateur. Une population qui ne sait pas lire ne peut pas bénéficier de l’Internet haut débit.

V. Le Capitalisme Financier dans des Mains Expertes : Le Défi Djiboutien

V.1 La gestion de la rente et la formation des compétences financières

La conclusion de Lewis — « le capitalisme financier n’est fondé que dans des mains expertes, et ces mains expertes s’obtiennent par l’instruction » — prend une résonance particulière dans le contexte djiboutien. Djibouti ambitionne de devenir un hub financier et logistique régional, en s’appuyant sur sa position géographique et ses infrastructures portuaires de classe mondiale. Mais cette ambition se heurte à un obstacle fondamental : le manque de compétences financières et managériales au niveau local.

La dépendance à l’expertise expatriée pour les postes à haute valeur ajoutée est à la fois un symptôme et une cause du déficit de capital humain djiboutien. Elle est un symptôme parce qu’elle reflète l’insuffisance du système éducatif national à produire les compétences requises. Elle est une cause parce qu’elle prive les Djiboutiens des opportunités d’apprentissage par la pratique qui sont essentielles à la formation du capital humain.

V.2 La propension à épargner et à investir : défis et opportunités

Lewis identifiait la propension à épargner et à investir de façon productive comme un déterminant essentiel du développement. À Djibouti, ce facteur est particulièrement important dans le contexte d’une économie qui dispose de ressources financières significatives — grâce à la rente portuaire et aux transferts de fonds de la diaspora — mais qui peine à les mobiliser efficacement au service du développement productif.

Le PNUD soutient à Djibouti des initiatives visant à renforcer la culture financière de la population, notamment à travers des programmes de formation à l’entrepreneuriat et à la gestion financière. En 2025, ces programmes ont touché des milliers de bénéficiaires, avec un accent particulier sur les femmes et les jeunes. Ces initiatives sont essentielles pour créer les conditions d’un capitalisme financier fondé sur des « mains expertes » locales, comme le prescrivait Lewis.

V.3 L’entrepreneuriat local comme moteur de développement endogène

La formation d’une classe entrepreneuriale locale est l’une des priorités les plus urgentes pour le développement de Djibouti. Une économie qui dépend de l’investissement étranger et de l’expertise expatriée pour ses activités à haute valeur ajoutée reste structurellement vulnérable et incapable de générer une croissance véritablement inclusive.

La Banque mondiale soutient à Djibouti des programmes de soutien aux petites entreprises qui visent à développer les compétences entrepreneuriales et managériales des Djiboutiens, à faciliter leur accès au financement, et à améliorer l’environnement des affaires. Ces programmes sont une traduction concrète de la thèse lewisienne : former les « mains expertes » capables de créer et de gérer des entreprises productives, et ainsi transformer la rente géographique en développement endogène durable.

VI. Vers un Modèle de Développement Centré sur l’Humain pour Djibouti : Recommandations Stratégiques

VI.1 Les priorités stratégiques pour le développement du capital humain

À la lumière de l’analyse qui précède, plusieurs priorités stratégiques se dégagent pour un développement djiboutien véritablement centré sur l’humain, conformément aux prescriptions de Lewis et aux enseignements de la littérature académique.

Priorité 1 — Investissement massif dans le développement de la petite enfance. Un taux de préscolarisation de 28,5% est dramatiquement insuffisant pour les ambitions affichées par la Vision 2035. L’objectif d’universaliser l’éducation préscolaire d’ici 2035 doit être traité comme une priorité absolue, avec des investissements budgétaires conséquents et un soutien international coordonné.

Priorité 2 — Réforme qualitative du système éducatif. Au-delà de l’augmentation des taux de scolarisation, la qualité des apprentissages doit être placée au cœur des réformes éducatives. Cela exige un investissement prioritaire dans la formation et le perfectionnement des enseignants, l’amélioration des curricula, et le développement de systèmes d’évaluation des apprentissages permettant d’identifier et de corriger les lacunes en temps réel.

Priorité 3 — Développement de l’enseignement technique et professionnel. Passer d’un taux de participation à l’EFTP de 14,9% à un niveau permettant de répondre aux besoins de l’économie djiboutienne en transformation exige une stratégie nationale ambitieuse, incluant le développement de partenariats public-privé avec les entreprises du secteur portuaire et logistique.

Priorité 4 — Inclusion économique des femmes. Des politiques spécifiques et déterminées sont nécessaires pour maintenir les filles à l’école, lutter contre le mariage précoce et les MGF, développer les services de garde d’enfants, et faciliter l’accès des femmes au crédit et aux marchés. Cette priorité n’est pas seulement un impératif d’équité — c’est un impératif économique de premier rang.

Priorité 5 — Renforcement des capacités institutionnelles. Le renforcement des systèmes de données, de la coordination intersectorielle et de la gouvernance financière est indispensable pour que les politiques de développement du capital humain soient conçues, mises en œuvre et évaluées avec l’efficacité qu’exige l’urgence de la situation.

VI.2 La cohérence du cadre lewisien appliqué à Djibouti

La chaîne causale lewisienne — Instruction → Éveil → Capital humain → Comportements productifs → Institutions inclusives → Développement durable — s’applique à Djibouti avec une pertinence et une urgence particulières.

Djibouti dispose d’atouts réels : une position géographique stratégique, une stabilité politique relative dans une région troublée, des infrastructures portuaires et logistiques de classe mondiale, et une ambition nationale clairement affirmée dans la Vision 2035. Ces atouts sont précieux, mais ils ne peuvent se traduire en développement durable que si la population djiboutienne — femmes et hommes, urbains et ruraux, réfugiés et nationaux — est suffisamment instruite, éveillée et outillée pour en être l’acteur principal plutôt que le spectateur passif.

Le Plan National de Développement 2025–2030, élaboré avec l’appui du PNUD, intègre cette vision dans ses axes stratégiques. Il reconnaît que la transformation structurelle de l’économie djiboutienne — sa diversification, sa modernisation, son inclusion — est indissociable du développement du capital humain de sa population.

VI.3 Les leçons des expériences comparées : ce que Djibouti peut apprendre

Les expériences de développement les plus réussies du XXe et du XXIe siècle offrent des enseignements précieux pour Djibouti. La Corée du Sud, Singapour et les Émirats arabes unistrois économies qui ont réussi des transformations spectaculaires à partir de bases de ressources naturelles limitées — partagent un point commun : elles ont toutes fait de l’investissement dans le capital humain la pierre angulaire de leur stratégie de développement.

Singapour est peut-être l’exemple le plus pertinent pour Djibouti, en raison de la similitude de leurs positions géographiques stratégiques. Lee Kuan Yew, le fondateur de la cité-État, a fait de l’éducation la priorité absolue de sa stratégie de développement, avec la conviction explicite que le seul avantage compétitif de Singapour était la qualité de son capital humain. Aujourd’hui, Singapour figure parmi les économies les plus compétitives et les plus innovantes du monde, avec un système éducatif reconnu comme l’un des meilleurs à l’échelle internationale.

La leçon pour Djibouti est claire : la rente de position géographique est un point de départ, pas une destination. Elle doit être investie dans le développement du capital humain national — dans l’instruction, la santé, la formation professionnelle et la recherche — pour se transformer en développement durable et inclusif


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